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Empoisonnement, naufrage ou infidélité : en 48 heures la justice a démontré l’étendue de son pouvoir, de ses limites et de ses inconséquences.

Combien sont-elles ? Environ trois mille – aujourd’hui. Mais d’ici à 2020, le pic de mortalité, les victimes auront encore augmenté de cinq à six cents dans la région piémontaise de Casale Monferrato, où les usines du groupe Eternit ont intoxiqué les habitants pendant quatre-vingts ans. L’amiante, qui protégeait contre le feu et contre le chômage, y sévit toujours, poussière impalpable qui s’infiltre dans les poumons, et étouffe ses proies. Désespérant de la médecine, impuissante, les ouvriers contaminés se sont tournés vers la justice, et en 1995 ont osé assigner les responsables du groupe, un millionnaire suisse et un aristocrate belge : seize ans de procédure pour seize ans de condamnation, ainsi que des millions de dommages et intérêts. À cela près que les victimes ont payé d’avance, tandis que les coupables ne payeront sans doute jamais, en tout cas pas de leur personne. Pendant que leurs avocats plaident l’ignorance du danger de ce produit diabolique (que l’Allemagne nazie, pourtant grande consommatrice de moyens d’éradication, avait interdit dès 1943), ouvriers et habitants se regardent mourir à petit feu, sans moyens ni pour s’en aller de là, ni pour enrayer l’insidieuse latence des cancers mortels. Leur victoire, juridiquement spectaculaire, est amère car bien trop tardive pour sauver quiconque. D’empoisonneurs publics, l’un des hommes d’affaires condamnés a eu le temps de devenir quasi centenaire, l’autre de se convertir à la philanthropie et au développement durable, ce qui dit bien à quel point la justice a traîné.
Paul François, en un sens, eu davantage de chance : il n’aura fallu « que » huit ans à cet agriculteur charentais pour traîner le géant américain de l’agro-alimentaire Monsanto devant les tribunaux. Gravement intoxiqué et handicapé par les émanations d’un pesticide depuis interdit, il lui aura cependant fallu beaucoup de persévérance pour trouver les laboratoires prêts à analyser impartialement un produit Monsanto, pour résister aux pressions, pour faire parler d’autres paysans tout aussi malades mais encore moins causants que lui, pour se battre enfin dans une cour qui ne soit pas de ferme. Et il lui faudra encore beaucoup de résistance pour surmonter les appels divers sous lesquels on compte le noyer : concocteur du cocktail empoisonné, le fabricant du Missouri est bien placé pour savoir combien d’années il faut tergiverser pour que le combat cesse faute de combattant… Encore que le vaillant fermier carbure à quelque chose que les phytho-technologies ne maîtrisent pas : la rage d’être baladé par des cols blancs, d’être accusé de maux fallacieux, de devoir se justifier. Tout de même, huit ans, c’est long…
À l’autre bout de cette interminable justice, deux autres cas expéditifs. L’un est cynique, bien que basé sur un heureux constat de survie : à peine secs, les naufragés du Costa Concordia, échoué le 13 janvier dernier comme l’on sait, ont déjà dû plaider contre la compagnie maritime, qui leur imposait un dédommagement forfaitaire rapide, à prendre ou à laisser. Comment, des victimes qui se plaignent qu’on les poursuive avec un chéquier ? Ça dépend. Parce qu’à environ 1'700 euros de billet par personne – depuis ça a bien baissé – plus le voyage d’accès, les bagages et leur contenu (y compris costume du dimanche, bijoux et/ou équipement sportif, vu le standing), la perte des documents d’identité, les médicaments contre la pneumonie (la Méditerranée n’est pas chauffée à cette période), et finalement de quoi se rhabiller, prendre un café et payer le métro pour rentrer chez soi, ça peut vraiment flirter avec le déficit, cette expérience de naufrage ! Pour une estimation un peu large, la rapidité de dédommagement eût été pleine de panache pour la richissime compagnie. Mais pour ce compte d’épicier, un ultimatum genre « prends l’oseille ou tire-toi » décourage surtout les velléités de calculette !
L’autre n’est pas moins noir, et eût enchanté Courteline. Un amoureux trahi et furieux a rendu à l’infidèle les sex toys qu’elle avait (elle dit que non) laissé traîner chez lui. Il les lui a même rapportés chez son nouvel amant (il dit que non), c’est-à-dire au bureau, le Conseil régional de Lille, les déposant bruyamment sur le comptoir de réception afin que nul n’en ignore. Passé l’effet de surprise, voire un petit accès de rougeur, il y avait plutôt matière à rire un bon coup, fût-on Conseiller régional ou Moutardier du pape – non ? Non. Immédiatement traîné en justice pour outrage à la respectabilité des fonctionnaires de la République, le cocu en a pris pour six mois, quelques semaines seulement après son délit (et pour la saint-Valentin, en plus). Alors que ce type, il aurait balancé les joujoux sur ebay et déposé sur le comptoir de la République une plaquette d’amiante et une râpe à fromage, il aurait coulé les seize prochaines années en paix. À quoi ça tient. I
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Gérard Jaeger, L'archipel, Broché, 2012, 333 pages
Prix : CHF 36.20
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Catherine Meimon Nisenbaum, Nicolas Meimon Nisenbaum, Etienne Grondard, L'Harmattan, Logiques Juridiques, Broché, 2011, 414 pages
Prix : CHF 59.10
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)
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Irène Frain, J'ai Lu, J'ai lu Roman, Poche, 2010, 343 pages
Prix : CHF 12.60
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Ania Oz, J'ai Lu, J'ai lu Roman, Poche, 2009, 218 pages
Prix : CHF 8.80
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