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La lecture, un luxe ou un droit ?
Pline l’Ancien raconte dans son Histoire naturelle que le roi d’Egypte Ptolémée, voulant défendre le secret de fabrication du papyrus pour assurer la prééminence de la bibliothèque d’Alexandrie, en interdit l’exportation. Son rival Eumène, souverain de Pergame, aurait ainsi été contraint au IIe siècle à rechercher de nouveaux supports comme les peaux de mouton ou d’agneau – le mot parchemin signifie d’ailleurs étymologiquement «de Pergame». Autre anecdote: dans ses Confessions datant du IVe siècle, Augustin rapporte une visite à l’évêque de Milan, Ambroise, et fait part de son étonnement devant un fait pour lui extraordinaire: «Quand il lisait, ses yeux parcouraient la page et son cœur examinait la signification, mais sa voix restait muette et sa langue immobile.»
Rien de plus mouvant, mobile, souple, adaptable, résistant que la lecture. Sous un seul mot, une infinité d’actes et de supports différents. Toute son histoire se résume à tenter de diffuser le maximum d’écrits différents au maximum de gens. La lecture silencieuse, longtemps marginale et excentrique, a lentement, au cours du Moyen Age, pris le pas sur la lecture à voix haute au fur et à mesure que sa pratique s’individualisait. Mais jusqu’à l’invention de l’imprimerie, peu de gens savent lire et la manière la plus fréquente d’accéder aux livres est d’entendre un texte récité. Le livre imprimé succède aux tablettes de glaise, de cire – réutilisables – ou de bois, à la toile de lin. Au IIe siècle, le codex, aux pages en parchemin cousues, moins cher, plus accessible, succède au volumen, le rouleau en papyrus utilisé jusqu’alors. Avec l’imprimerie, les livres sont devenus en quelques siècles toujours plus nombreux, toujours plus petits, toujours plus portables.
L’histoire entre la lecture et le livre paginé est jeune.Dans le fond, qui est le livre pour oser réclamer ses droits sur la littérature? Le papier est-il le volumen d’hier et le numérique le codex d’aujourd’hui? Quel statut pour la lecture? Nous aimerions qu’elle soit accessible à tous, jeunes, vieux, riches ou pauvres. La votation du 11 mars sur la réglementation du livre met le doigt sur un paradoxe: il semble que pour la première fois dans notre société, les souhaits compréhensibles d’accessibilité – prix bas, voire gratuité, diffusion maximale quitte à privilégier le numérique – aillent contre les intérêts de la diversité culturelle et éditoriale. Vivre d’amour et d’eau fraîche, c’est vrai seulement dans les livres.
Isabelle Falconnier, Cheffe Livres de «L’Hebdo».
La dernière ligne droite ?
Après un marathon de sept ans, le Parlement a adopté le 18 mars 2011 la loi fédérale sur la réglementation du livre (LPL) [*1]. Le premier article, qui en définit les buts, fait ressortir cette loi du développement durable: «Promouvoir la diversité et la qualité du livre en tant que bien culturel» et «garantir que le plus grand nombre possible de lecteurs aient accès aux livres aux meilleures conditions». Cette loi s’inscrit en droite ligne dans l’esprit de la convention de l’Unesco adoptée en 2005 [*2] sur la «protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles», convention ratifiée par la Suisse en juillet 2008. Ce texte contraignant reconnaît au livre son caractère culturel et l’affranchit des règles du commerce international.
Dès l’adoption de cette loi, les directions zurichoises de plusieurs partis politiques (UDC, PLR et Vert’libéraux) ont lancé un référendum contre la loi, pour lequel la récolte des 50 000 signatures nécessaires a abouti en juillet dernier. C’est grâce au soutien d’Ex Libris (filiale de la Migros), en Suisse alémanique, que la récolte de signatures a pu être effectuée. L’observation de cette dernière par région linguistique est assez instructive: sur les 58 277 paraphes valides, seulement 1109 (moins de 2%) viennent des cantons romands et moins de 300 de Suisse italienne... La loi sera donc soumise au peuple lors de la votation du 11 mars 2012. Payot Libraire soutient cette loi, qui amènera en Suisse romande une baisse générale du prix des livres importés de France, tout en empêchant le dumping sur quelques best-sellers au détriment du reste de la production éditoriale et de la diversité des lieux d’achat. L’expérience le prouve: depuis la disparition du Net Book Agreement (accord interprofessionnel) en Grande-Bretagne dans les années 90, si les gros titres sont vendus à très bas prix, l’augmentation moyenne du prix des livres est très supérieure à l’inflation moyenne. C’est exactement l’inverse dans les pays dotés d’une loi, comme la France, l’Allemagne et l’Italie, par exemple.
Si les chances qu’une majorité en faveur de la loi se dégage le 11 mars en Suisse romande, c’est loin d’être évident en Suisse alémanique. Nous appelons donc les citoyens et citoyennes romands à se rendre massivement aux urnes le 11 mars pour se prononcer en faveur de la loi [*3], pour contrebalancer une potentielle faible participation, mais à majorité négative, outre-Sarine. L’enjeu de la «bibliodiversité» nécessite et justifie une telle réglementation. Il serait très préjudiciable à l’avenir du livre en Suisse que cette loi ne soit pas promulguée.
Pascal Vandenberghe, Directeur Général, Payot Libraire
[*1] www.admin.ch/ch/f/ff/2011/2525.pdf
[*2] www.unesco.org/new/fr/culture/themes/cultural-diversity/cultural-expressions/the-convention/convention-text/#c94382
[*3] www.oui-au-livre.ch

Antonia Susan Byatt publie «Le livre des enfants», roman pour adultes ressuscitant l’Angleterre édouardienne. Rencontre autour d’une religieuse à la rose.

Nos morts nous parlent. Comment les écouter? Réponses de Judith Hermann, Philippe Besson, Amy Sackville, Riikka Pulkkinen ou Sylvie Germain.

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